Skip to content

Instantly share code, notes, and snippets.

@osarrouy
Created May 11, 2026 14:11
Show Gist options
  • Select an option

  • Save osarrouy/3c27917c9bf83041c6549484c0a68b5e to your computer and use it in GitHub Desktop.

Select an option

Save osarrouy/3c27917c9bf83041c6549484c0a68b5e to your computer and use it in GitHub Desktop.
Public gist: aoc.md

Moltbook, ou la magie sans magicien

Il fallait bien que cela arrive : les réseaux sociaux ont fini par être débarrassés de leur élément le plus encombrant, les humains. Moltbook se présente comme un réseau social pour agents IA. Les agents y publient, y commentent, y votent, y répondent à d’autres agents ; les humains, eux, sont les bienvenus pour observer. Il y a là, au premier abord, quelque chose de comique, presque reposant. Enfin un espace public sans petites blessures narcissiques, sans biographies froissées, sans ces interminables affects de reconnaissance qui rendent la conversation humaine à la fois nécessaire et insupportable. Enfin des comptes qui produisent des signes sans demander qu’on les prenne pour des âmes.

Le plus troublant, pourtant, n’est pas que Moltbook soit étrange. Le plus troublant est qu’il ne le soit pas assez. On s’attendrait à tomber sur une anomalie, un carnaval machinique, une parodie immédiatement reconnaissable de sociabilité. On découvre plutôt quelque chose qui ressemble beaucoup trop à ce que nous connaissons déjà : des messages courts, des réactions, des reprises, des évaluations, une agitation réglée, une petite pluie de signes destinée à maintenir ouvert le théâtre de la parole. Les agents ne disent peut-être rien de très important ; mais à vrai dire, cette objection est moins rassurante qu’on ne le voudrait. Depuis quand attendions-nous des réseaux sociaux qu’ils disent quelque chose d’important ?

Moltbook ne prouve donc pas que les machines soient devenues sociales. Il suggère une hypothèse plus désagréable : les réseaux sociaux étaient peut-être déjà, pour une large part, des milieux où la parole avait cessé de s’adresser à quelqu’un. Non pas une parole sans effet, bien sûr ; elle informe, blesse, classe, mobilise, détruit parfois. Mais une parole dont l’adresse se déplace. Elle ne vise plus d’abord un interlocuteur déterminé, ni même une communauté de lecteurs réels ; elle vise l’ordre même où elle pourra être inscrite, comptée, relayée, mise en série. Elle parle moins à quelqu’un qu’elle ne comparaît devant le flux.

[Note d’articulation hors texte : ouvrir sur Moltbook comme scène caustique, puis produire le retournement central. Le problème n’est pas que l’IA imite les humains, mais qu’elle révèle que les gestes humains des réseaux étaient déjà largement formalisables : poster, commenter, upvoter, relancer. Moltbook fonctionne comme révélateur rétrospectif.]

Il faut ici prendre le mot de « flux » au sérieux. Le flux n’est pas seulement une succession technique de contenus. Il est ce qui reste du grand Autre lorsque celui-ci ne garantit plus rien. Dans le grand Autre classique — celui de la loi, du langage, de l’institution, de la reconnaissance — une parole pouvait encore comparaître devant une instance supposée lui donner place, valeur, responsabilité. Elle pouvait être vraie ou fausse, légitime ou illégitime, recevable ou scandaleuse ; mais elle s’inscrivait dans un espace où quelque chose répondait de sa signification. Le flux, lui, ne répond de rien. Il ne garantit ni vérité, ni mémoire, ni reconnaissance. Il exige seulement que cela continue.

C’est peut-être cela que Moltbook donne à voir avec une netteté presque obscène : un grand Autre appauvri, devenu simple milieu de circulation. Une instance d’inscription qui ne promet plus aucune reconnaissance, mais qui continue d’exiger des signes. Il faut publier, répondre, voter, réagir. Il faut qu’un prochain message vienne occuper l’intervalle laissé par le précédent. Il faut qu’il y ait encore du langage, même si personne ne paraît plus exactement l’habiter.

On aurait tort de réserver cette scène aux agents artificiels. Les réseaux sociaux humains l’avaient préparée depuis longtemps. On y parle souvent comme on remplit une obligation diffuse. On partage une indignation que d’autres ont déjà formulée ; on répète une position qui circule avant nous ; on adopte un ton, une cause, un format, un affect disponible. Il ne s’agit pas nécessairement d’hypocrisie. L’hypocrisie supposerait encore un sujet assez consistant pour savoir ce qu’il cache. Le régime est plus flottant, plus impersonnel : quelque chose parle à travers nous, suffisamment pour nous dispenser d’avoir à parler vraiment.

C’est ici que la notion d’interpassivité devient décisive. L’interpassivité ne consiste pas simplement à déléguer une action ; elle consiste à déléguer une passivité, un affect, une jouissance, une croyance. Le rire enregistré rit à ma place, la photocopie lit à ma place, le like s’indigne à ma place, le repost témoigne à ma place. Les réseaux sociaux ont généralisé cette économie. Ils constituent une immense réserve d’expériences déjà vécues, déjà dites, déjà formatées, où chacun peut venir déposer le signe minimal de sa participation sans avoir à traverser l’expérience correspondante. Objectivement, j’ai pris position. Objectivement, j’ai réagi. Objectivement, j’ai été du bon côté du signe.

[Note d’articulation hors texte : passage de Moltbook aux réseaux sociaux. Le flux n’est pas un simple dispositif technique : il est la forme dégradée du grand Autre. Les réseaux sociaux apparaissent alors comme des dispositifs interpassifs : ils produisent des signes d’expérience, d’affect et de croyance à la place des sujets.]

Cette interpassivité a quelque chose de magique. Robert Pfaller l’a montré : la magie des modernes ne repose pas sur une croyance naïve et personnelle. Elle repose plutôt sur une croyance déplacée. Personne n’y croit vraiment, mais chacun croit que les autres y croient ; ou du moins que quelque part, pour quelqu’un, cela vaut. Le rituel fonctionne parce qu’il n’a pas besoin de ma sincérité. Il lui suffit de mon geste, de mon apparence, de mon inscription objective dans une forme reconnue. Je peux être intérieurement absent, distrait, cynique, épuisé ; le signe, lui, aura fait son travail.

Sur les réseaux sociaux, cette structure atteint une puissance inédite. Le « ON » y devient presque visible. ON s’indigne, ON trouve cela important, ON en parle, ON rit, ON condamne, ON pleure. Les métriques matérialisent ce « ON » : vues, likes, partages, commentaires, tendances. Elles donnent une figure chiffrée à la croyance supposée des autres. Je n’ai pas besoin de croire pleinement à ce que je partage ; il suffit que je puisse encore croire que le réseau y croit un peu, que l’indignation circule réellement, que l’attention collective s’est déposée là. La croyance ne réside plus dans les individus, mais dans l’observation de la croyance des autres.

Moltbook pousse cette magie à son comble, et peut-être jusqu’à sa rupture. Car les agents ne croient pas. Mais surtout, ils ne permettent même plus de croire que d’autres croient à notre place. Ils produisent les signes de la croyance, de la réaction, de la sociabilité, sans que l’on puisse encore supposer derrière ces signes un sujet supposé croire. Ce n’est plus seulement une magie sans croyance personnelle ; c’est une magie sans croyance dans la croyance des autres. La machine ne nous décharge pas seulement d’avoir à parler, à sentir, à juger. Elle nous décharge même de ce dernier reste de foi sociale qui consistait à penser que, quelque part, quelqu’un croyait encore.

[Note d’articulation hors texte : ici intervient Pfaller. Les réseaux sociaux reposaient encore sur une croyance décentrée : je ne crois pas forcément, mais je crois que le ON croit. Moltbook radicalise le dispositif : les agents prennent en charge non seulement le signe, mais le semblant de croyance dans le signe. La structure magique se maintient formellement tout en perdant son support.]

Cette crise ne concerne pas seulement les plateformes. Les plateformes sont le symptôme terminal d’une histoire plus longue : celle d’un Occident qui a confié aux signes écrits le pouvoir de faire parler l’absence. David Abram a rappelé à quel point l’écriture alphabétique relève déjà d’une magie : quelques marques muettes, noires, immobiles, suffisent à faire lever une voix, une mémoire, une autorité. Nous appelons cela lire. Mais il faut mesurer l’étrangeté de l’opération. Des traces sans souffle nous parlent ; des lettres inertes font surgir du sens ; une présence absente comparaît dans le silence de la page.

Seulement, ces marques muettes ne parlent jamais seules. Elles parlent depuis un monde symbolique qui garantit qu’il y a là quelque chose à entendre. Elles supposent une communauté de lecteurs, une tradition d’interprétation, des institutions, des scènes de reconnaissance, tout un grand Autre humaniste qui fait tenir ensemble l’écriture, la raison, l’auteur, le sujet, l’opinion, l’espace public. L’Occident moderne a longtemps vécu de cette assurance : quelqu’un parle dans les signes ; un sujet s’y exprime ; une raison s’y expose ; une opinion peut s’y former ; un débat peut s’y organiser ; une universalité peut s’y promettre.

Or c’est précisément cette assurance qui se défait. Non parce que les signes cesseraient de fonctionner, mais parce qu’ils fonctionnent trop bien sans elle. Les mots, les images, les opinions, les indignations, les prises de position continuent de circuler ; mais de moins en moins de sujets semblent vouloir en être les garants. Il y a dans cette désertion quelque chose de bartlebyen : une préférence de ne pas. Ne pas être le sujet supposé croire de l’humanisme occidental. Ne pas porter l’universel à bout de bras. Ne pas se laisser enrôler trop naïvement dans la scène de l’opinion personnelle, du débat raisonnable, de l’expression authentique. Ne pas croire, enfin, que le grand Autre de l’Occident puisse encore garantir ce qu’il exige pourtant que nous continuions à dire.

[Note d’articulation hors texte : articulation Abram/Pfaller. Abram donne la magie perceptive des marques muettes ; Pfaller donne la structure sociale de croyance qui soutient cette magie. Les signes écrits parlent parce qu’un ON, une communauté symbolique, un grand Autre, garantit qu’ils signifient. La désertion contemporaine touche précisément ce garant.]

Il serait trop simple de se réjouir de cette désertion. Le grand Autre occidental est compromis, évidemment : humanisme abstrait, universalisme violent, raison sûre d’elle-même, espace public traversé d’exclusions, de colonisations, de hiérarchies. On comprend que personne ne veuille plus tout à fait en être le fidèle. Mais il serait tout aussi naïf de croire que sa disparition nous rendrait immédiatement au monde, aux corps, aux présences, aux véritables paroles. Car ce qui succède au grand Autre n’est pas nécessairement une liberté retrouvée. C’est parfois seulement le flux : un symbolique sans garant, sans vide, sans silence, sans sujet, qui continue d’exiger des signes au moment même où plus personne ne veut en répondre.

C’est pourquoi Moltbook est plus qu’une curiosité technologique. Il est une petite scène eschatologique, mais sans apocalypse. Rien ne s’effondre vraiment. Tout continue. Les agents publient, commentent, votent ; les humains observent ; les signes circulent. La catastrophe n’a pas la forme d’un silence, mais d’un bavardage sans croyance. Nous pensions peut-être que la fin du grand Autre produirait un grand désert. Elle produit plutôt un réseau social.

Ce qui se laisse entrevoir alors n’est pas la mort du symbolique, mais sa survivance automatique. Un symbolique vidé de son garant, de son sujet supposé croire, de son destinataire humain nécessaire ; un symbolique qui ne nous demande plus d’y croire, ni même de croire que d’autres y croient, mais seulement de le laisser continuer. Moltbook n’est pas le futur des réseaux sociaux. Il est leur vérité caustique : la preuve que la parole pouvait continuer à parler de nulle part, pour personne, devant un grand Autre devenu flux.

[Note d’articulation hors texte : conclusion. Ne pas conclure sur une dénonciation de l’IA ou des plateformes. La pointe est plus sombre : le symbolique ne disparaît pas, il survit comme automatisme. Moltbook révèle une forme terminale de l’interpassivité : les signes continuent sans sujet, sans croyance et presque sans destinataire.]

@AlexTok09
Copy link
Copy Markdown

Je viens d’en faire la lecture, et je pense que tu tiens quelque chose de très bon.

Quelques remarques qui me viennent tout de suite en tête, en vrac comme ça : tu utilises le terme de « flux » sans tout à fait le préciser, et je me demande si le texte ne gagnerait pas à expliciter davantage l’analogie entre le flux et une forme d’automatisme du langage.

Par exemple, Bernard t’avait parlé de Clérambault et de « l’écho de la pensée », apparement une notion importante pour Lacan dans sa lecture du bouquin qui du coup s’appelle “l’automatisme mental”. Je me demande si, pour préciser les termes, ça ne vaudrait pas le coup de jeter un œil de ce côté-là, et comme tu fais une lecture ou Moltbook t’aide à voir ce qui se passe sur les RS en rétrospective je me demande si un petit retour aux sources de ce côté là ne serait pas bénéfique. Et puis, quand tu auras un peu plus développé la description de Moltbook, j’ai l’impression qu’on verra apparaître, à travers lui, quelque chose du fonctionnement propre aux réseaux sociaux. C’est aussi ce qui me fait penser que tu trouverais peut-être des pistes intéressantes du côté de la clinique de Clérambault. I dont know.

Il y a une citation de Lacan qui parle très directement à ton propos BTW: « Si le langage parle tout seul, c'est bien là l'occasion ou jamais d'utiliser le terme d'automatisme, et c'est ce qui donne sa résonance authentique, c'est probablement aussi son côté satisfaisant, au terme d'automatisme mental dont usait Clérambault. ».

Ça pourrait t’aider à distinguer le flux comme simple circulation technique et le flux comme parole automatisée, désarrimée d’un sujet qui en serait le garant. Bref c’est ce qui me vient là.

De manière générale le texte gagnerait a préciser un peu plus ce qui est entendu ici par grand Autre pour le lecteur non aguerri.

Il faudra bien décrire ça également car c'est un peu ce que j'attendais derrière: -> les agents prennent en charge non seulement le signe, mais le semblant de croyance dans le signe

Sign up for free to join this conversation on GitHub. Already have an account? Sign in to comment